Une vie de chien

Une rencontre, racontée en crescendo

Laurence Brottier

10/27/20268 min read

Crescendo est un exercice vraiment amusant, réalisé lors d'un atelier d'écriture, que je publie sans retouche. La définition de crescendo parle d'une augmentation progressive de l'intensité sonore, dans l'exécution d'une composition musicale. Ici, il s'agissait de commencer un récit en quelques lignes, puis de le développer progressivement, de lui donner de l'intensité. Je ne savais pas où j'allais, en commençant ce petit morceau d'écriture. Puis m'est venue l'envie de rire, de caricaturer, et enfin d'émouvoir.

Qu'est-ce que cela me rappelle ? Quand j'entame une biographie, je n'ai aucune idée du chemin que nous allons parcourir ensemble. Peu à peu se dégage une personnalité, des émotions, un vécu singulier, qui contient quelque chose d'universel : la traversée d'une vie. Nous avons tous cela en commun: la chance, les hasards, les épreuves, le bonheur, les deuils, etc. Il y a donc un effet crescendo, dans cette rencontre entre nous. La confiance que vous m'accordez est précieuse, elle nous permet d'écrire et de décrire votre vie, dans toute l'intensité de ses moments clés.

Je vous laisse découvrir mon Crescendo !

Une vie de chien

1. Le veilleur de nuit entendit un bruit. Il sortit de sa cabine et alluma sa lampe torche. Dirigeant le faisceau vers sa droite, il aperçut un chien. Il pensa : comment ce chien a-t-il pu entrer ? Il remarqua que le chien saignait. Il avait dû s’accrocher au grillage.

2. Roger le veilleur de nuit se réveilla en sursaut. Il avait entendu un bruit. Il se frotta les yeux et se racla la gorge. Il poussa la porte de l’épaule et sortit en titubant de sa cabine. Il chercha à tâtons sa lampe torche dans sa poche, et poussa le curseur pour l’allumer. Il lui sembla entendre une respiration sur sa droite, et il braqua instinctivement sa lampe dans cette direction. À quelques mètres de lui se tenait un gros chien, dont le dos était en sang. Il en conclut que le chien s’était éraflé sur le fil de fer barbelé en entrant dans le dépôt.

3. Roger était veilleur de nuit. Il était chargé de la surveillance d’un dépôt de véhicules neufs, dans un quartier situé en périphérie d’une cité, près de Lyon. Il faisait nuit noire, et il avait neigé. Le petit calorifère installé dans sa cabine ne parvenait pas à le réchauffer, aussi avait-il bu ce soir-là quelques grogs bien tassés, avant s’avachir dans son fauteuil et de somnoler. Un bruit l’avait soudainement tiré de sa torpeur, ou plutôt un grognement. Surpris, Roger se frotta les yeux, se gratta le nez et s’essuya les lèvres. Il avait la bouche pâteuse. Il se redressa, prit appui sur les accoudoirs du fauteuil et se leva péniblement. D’un coup d’épaule, il ouvrit la porte de la cabine et descendit péniblement l’escalier en se tâtant les poches. Il réussit non sans mal à en extraire sa lampe torche et à trouver le curseur pour l’allumer. Il fut lui-même ébloui par le faisceau qui illumina soudain la nuit glacée. Il crut entendre une respiration sur sa droite et braqua sa lampe dans cette direction. Il eut un sursaut en découvrant un gros chien face à lui, à seulement deux mètres. Il vit que le dos de l’animal était couvert de sang. La neige fraîche en était maculée. Il comprit alors que ce chien était entré malgré les barbelés, et qu’il s’était arraché la peau. L’animal le fixait d’un air étrange. Roger ne bougeait plus.

4. C’est lorsqu’il faisait des services de nuit que Roger trouvait son métier de gardien le plus pénible, surtout en hiver. La nuit tombait vers cinq heures, et avec elle le froid, humide et pénétrant. Ce jour-là, il s’était mis à neiger depuis midi, et le silence s’était abattu sur le dépôt : deux cents voitures neuves garées les unes à côté des autres en périphérie des Trois Vaux, une cité chaude du nord de Lyon. Roger s’était calfeutré dans sa cabine, tassé dans son fauteuil installé sous un calorifère trop faible pour chauffer l’espace exigu dans lequel il se tenait. Alors il s’était servi plusieurs grogs bien tassés pour se tenir chaud et, renonçant à ses mots croisés, il avait somnolé, avachi sur le fauteuil défoncé. Roger ne rêvait plus depuis longtemps, il avait le sommeil trop léger. Aussi le grognement sourd qu’il entendit le fit il sursauter. Il passa ses grosses mains engourdies sur son visage, se frotta les yeux, puis le nez, et enfin la commissure des lèvres, gratta la croûte de salive qui s’y était formée. Il avait la bouche pâteuse et l’haleine lourde. Il se pencha en avant, agrippa les accoudoirs de son fauteuil, tendit les bras pour se redresser, ramassa ses jambes et se souleva péniblement pour se mettre debout. Il donna un coup d’épaule dans la porte qui s’ouvrit en grand et descendit en titubant les quelques marches, tenant la rampe d’une main, et cherchant de l’autre sa lampe torche qu’il eut toutes les difficultés à extraire de sa poche. Parvenu en bas de l’escalier, il se stabilisa et attrapa à deux mains sa lampe, tout en cherchant du bout de ses doigts gourds le petit curseur, qu’il finit par trouver. Le faisceau de lumière, qui dessina un halo blanc, l’éblouit. Le grognement se fit à nouveau entendre sur sa droite, et Roger braqua sa lampe dans sa direction : il découvrit un molosse à la mâchoire puissante, aux canines menaçantes, au regard hostile, à deux mètres de lui. L’animal furieux avait le dos couvert de sang, qui avait laissé une trace sanguinolente dans la neige. Roger comprit qu’il avait forcé le passage et s’était arraché la peau contre le fil de fer barbelé qui encerclait le dépôt. Il espéra que le chien était venu seul, et que son maître ne se cachait pas là, quelque part dans la nuit, prêt à en découdre. Le chien ne bougeait pas. Roger décida de s’en approcher.

5. Tout ça, c’était la faute de Louise. La salope avait décampé avec leurs économies, un joli pécule qu’ils destinaient à l’achat d’un mobil-home en Ardèche, près de son coin de pêche favori. Elle était pas facile, la Louise, il fallait la cogner un peu, mais au fond, il l’aimait bien. Toujours est-il qu’après son départ, il s’était senti vide. Alors il s’était largement rempli le gosier avec tout ce qu’il trouvait. Roger avait toujours aimé la bouteille, c’est vrai. Mais après le départ de Louise, il avait un peu abusé, et les ennuis avaient commencé. Le matin, sa langue était lourde comme une enclume, il avait des fourmis dans les doigts, et il restait assis devant son café, hagard. Vint le moment où il eut de moins en moins faim, et de plus en plus soif. Il se disait que si la Louise revenait, il lui filerait une bonne torgnole, et qu’ensuite ils se rabibocheraient, comme d’habitude. Alors il ne bougea plus de chez lui. Il se mit à l’attendre. Son patron, lui, ne l’attendit pas longtemps, et Roger se retrouva dans cette guérite, à garder des voitures immobiles, les mêmes que celles qu’il vendait, dans sa vie d’avant. Deux cents voitures neuves, et autant de racailles juste derrière les grillages dans la cité des Trois Vaux, un point chaud du nord de Lyon.

Le pire, c’était l’hiver. La nuit tombait vers cinq heures, et il se mettait à faire froid, un froid piquant qui glaçait Roger jusqu’aux os. Roger détestait l’hiver. Aujourd’hui, on était vendredi. La semaine était presque finie, mais la nuit s’annonçait longue. Il s’était mis à neiger à midi, et un silence de mort s’était abattu sur le dépôt. Les voitures avaient perdu leurs contours, et la cité semblait endormie. Roger savait que ceux qui ne resteraient pas cloitrés chez eux s’en donneraient à cœur-joie. Ça commencerait avec des batailles de boules de neige, et puis ça dégénérerait en bagarres entre bandes rivales. Roger n’aimait pas ça.

Alors il s’était calfeutré dans sa cabine, tassé dans son fauteuil déglingué. Et comme le calorifère était un peu faiblard, il s’était servi plusieurs grogs bien tassés pour se réchauffer. Incapable de fixer les grilles de ses mots croisés, il avait renoncé et s’était mis à somnoler, mollement avachi sur le fauteuil défoncé, la bouche ouverte. Roger ronflait. Il ronflait si fort que ça le réveillait, souvent. Mais pas cette fois. Il tressaillit. Il était certain d’avoir entendu un bruit, dehors. Une sorte de grognement. Il passa ses mains gourdes sur son visage, se frotta les yeux, le nez, et la bouche, gratta la croûte de salive qui s’était formée à la commissure de ses lèvres, se racla la gorge. Il avait la bouche pâteuse et la langue épaisse comme une éponge. Il se pencha en avant, agrippa les accoudoirs de son fauteuil, tendit les bras pour se redresser, ramassa ses jambes et se souleva péniblement. Les ressorts du fauteuil gémirent. Il était debout. Il donna un bon coup d’épaule dans la porte qui valdingua et descendit en titubant les quelques marches, façon luge, tenant la rampe d’une main, et cherchant de l’autre sa lampe torche qu’il eut du mal à extirper de sa poche revolver. Il se retrouva d’un coup en bas de l’escalier, chancela en avant, en arrière, se dressa enfin, et attrapa à deux mains sa lampe, tout en cherchant du bout de ses doigts engourdis le petit curseur, qu’il finit par trouver. Le faisceau de lumière, qui projeta un halo blanc devant lui, l’éblouit. Le grognement se fit à nouveau entendre, et Roger braqua sa lampe dans sa direction. Un molosse à la gueule pleine de dents et aux yeux mauvais se tenait juste là, à portée de crocs. La bête était couverte de sang, qui rougissait la neige fraîche. Roger en conclut qu’il avait forcé le passage et s’était arraché la peau sur le fil de fer barbelé.

Roger et le chien se dévisagèrent un moment. Curieusement, Roger n’avait pas peur. Il se demandait juste si le chien était venu seul, ou si son maître ne se cachait pas dans la nuit, derrière lui. Dans ce cas, il aurait encore plus à craindre de l’homme que de l’animal, pensa-t-il. Mais le chien ne bougeait pas, et Roger n’entendait pas un bruit. Il bredouilla quelques mots indistincts et s’approcha pas à pas de l’animal qui, perdant son air furieux, s’assit sur son séant, et laissa Roger le toucher et inspecter ses blessures. Roger se rendit compte que le fil de fer barbelé n’était pas la cause des entailles profondes que le chien portait sur son dos. Il s’aperçut également que l’animal était blessé au poitrail, et que l’une de ses oreilles était déchirée. Roger comprit que cette bête avait été dressée pour le combat, et qu’elle avait été vaincue par un autre molosse, qui l’avait salement amochée. Elle s’était probablement enfuie, ou avait été bannie, et était venue se réfugier ici. « Ah les sales petits cons ! », pensa Roger. Il remonta dans sa guérite chercher son sandwich, qu’il jeta au chien, s’assit sur une marche avec sa bouteille de rhum, et observa le chien qui avalait sa pitance. De temps à autres, l’animal levait les yeux vers lui, sans cesser de mastiquer son rillettes-cornichon. Roger dit : « Demain c’est samedi, et je vais nous mitonner un bon pot-au-feu ».